samedi 17 mai 2008

"L'originalité se compose étroitement, aujourd'hui, avec la rareté." (André Breton)

vendredi 16 mai 2008

Où avec le citron finit la cerise

Cette dernière Pléiade Breton est somme toute un objet bien curieux. N'ayant pas toujours la mémoire des dates, je n'avais d'abord jamais pris la mesure du tarissement de la créativité de Breton : après 1950, très peu de poésie (Constellations et Le la) et un peu sèche, plus de grands récits puisque le texte envisagé pour les "Sentiers de la création" de Skira, Quelle ma chambre au bout du voyage ?, n'a été qu'à peine esquissé. Breton avait avoué, il est vrai, à Alain Jouffroy combien l'écriture de la poésie exigeait pour lui une situation de bonheur. Après les Entretiens de 1952 et si l'on excepte l'assez marginal Art magique, la plus grande partie de la production de cette période est composée de courts articles.
A la lecture de cette nouvelle édition, je suis plus fermement convaincu que jamais qu'il aurait été beaucoup plus pertinent de scinder Le Surréalisme et la peinture, en plaçant les additions successives à la date des différentes éditions. La faible cohérence du livre, inapparente dans le gros volume de récapitulation de 1965, éclate ici, où l'on voit briller des textes de génie comme Phare de "La Mariée" au milieu d'articles assez inégaux. Si la nécessité financière (plus grave que je ne le pensais, puisque la fondation Pierre Bergé a été conduite à collaborer au financement de ce dernier volume) explique cette disposition, il n'empêche que, plus généralement, il ne saurait y avoir pour Breton aucun sens à séparer les "écrits sur l'art" du reste de la production.
Autre conséquence de la radinerie de l'éditeur (qui doit se trouver déjà bien bon de publier un volume promis à une vente aussi médiocre ; rappelons en passant qu'un recueil aussi central que La Clé des champs n'est plus disponible depuis longtemps en édition de poche, car il ne s'en écoulait chaque année qu'une cinquantaine d'exemplaires), la faiblesse des illustrations. Je ne voudrais pas accabler Gallimard, mais on risque trop facilement de passer pour ce qu'on n'est pas lorsqu'on se vante de publier la première édition complète des Ecrits sur l'art de Malraux entièrement illustrée en couleurs, et qu'on s'autorise quelques années plus tard à laisser en noir et blanc la moitié du Surréalisme et la peinture et, sous le prétexte fallacieux de respecter les dispositions de l'auteur, à ne pas même publier l'intégralité des illustrations de L'Art magique. Pour L'Art magique, il faudra donc continuer à se reporter à la belle édition chez Phébus, qui présente l'autre mérite de reproduire dans son intégralité l'enquête de Breton, et donc de ne pas sabrer dans les contributions d'auteurs aussi négligeables que, entre autres, Jean Herbert, Caillois, Julius Evola, Klossowski, André Coyné, Mandiargues, Joyce Mansour, Benjamin Péret, Alain Jouffroy, Robert Lebel, Jean Markale, Abellio, René Alleau et Eugène Canseliet. On croit rêver. Autre lacune, celle-ci encore moins pardonnable, les poèmes-objets de Je vois, j'imagine. Je comprends bien qu'il en reste de pleines palettes en stock ; mais je croyais avoir lu Oeuvres complètes, sur l'emballage. Même remarque quant à diverses interventions radiophoniques, comme ce message de juin 1959 à destination des intellectuels polonais, et dont la chronologie nous informe qu'il est "resté inédit", ce qui semblait plutôt une excellente raison de l'éditer.
Il se peut que ces critiques sentent un peu trop le mauvais coucheur. Mais il faut signaler que la publication des Oeuvres complètes de Breton est un événement précieux et unique qu'il ne sera pas loisible de corriger de sitôt, que les trois premiers volumes avaient su se porter à la hauteur de cette exigence, et qu'il est d'autant plus navrant de voir le quatrième, pour des économies de bouts de chandelle, traité ainsi par-dessus la jambe.

dimanche 11 mai 2008

L'arbitre des élégances vous parle (6)

L'événement du moment, celui dont j'ai prévu de parler depuis des semaines, c'est la parution (enfin, neuf ans après le précédent) du quatrième et dernier volume des oeuvres complètes de Breton dans la Pléiade. Cerise : l'album de la Quinzaine lui est également consacré, sous la plume d'un dénommé Kopp, universitaire de son état. Mais à présent que le temps en est venu, hélas, le sujet me déprime complètement. Pourquoi ? Parce que je suis fauché. Il n'y a dans cette révélation aucun sous-entendu : c'est très ostensiblement que je signale à mes (éventuels) lecteurs que toute forme de participation est la bienvenue.

Sur le contenu du volume, rien de particulier à dire, sauf que la structure d'ensemble de l'édition, qui déplace à la fin du recueil (pour d'évidentes raisons financières et commerciales) Le Surréalisme et la peinture et ses nombreuses et coûteuses illustrations, apparaît finalement bien bancale : sous le titre Ecrits sur l'art, on trouve ici non seulement le texte cité et L'Art magique, mais les articles et poèmes d'après 1954, et, last but not least, ne boudons pas notre plaisir, des inédits retrouvés des périodes précédentes, n'ayant pu entrer à temps dans les trois premiers tomes. Tout ça fait un peu fouillis.

Parlant Pléiade, j'ai appris durant les mois d'hibernation de ce blog qu'un volume consacré aux oeuvres complètes de Maître Eckhart était en préparation, sous la direction d'Alain de Libera. Je ne sais pas si ce projet, d'une urgence totale et vitale pour la survie de l'intelligence de ce malheureux pays, est toujours d'actualité ou si, tel un vulgaire volume de Borges ou le tome II des romantiques allemands dont l'indisponibilité provisoire dure depuis maintenant des années, s'est perdu dans les impénétrables allées de l'oubli.

Alain de Libera (que voulez-vous, c'est mon idole) s'est récemment illustré par une brillante réponse à un article idiot de Roger-Pol Droit sur le bouquin dont l'on cause actuellement dans les Ecoles : Aristote au Mont-Saint-Michel, d'un dénommé Sylvain Gouguenheim. La thèse de ce Gouguenheim, auquel je m'explique mal autrement que par le snobisme que Raveline ait semblé y prêter attention, semble refuser aux Arabes tout rôle important dans la transmission à l'Occident chrétien des sources de la culture grecque. Je ne dispose pas des compétences nécessaires pour juger de la pertinence des arguments historiques qu'il développe au service de sa position, bien que mes lectures m'inclinent nettement à supposer que ce garçon n'a pas la lumière dans toutes les pièces. D'autre part, je trouve assez futile de s'interroger sur ses liens réels ou supposés avec des groupuscules d'extrême-droite, ce qui n'a jamais empêché personne de défendre par ailleurs des idées vraies.
En revanche, sur le fond, je trouve sa démarche absolument navrante. Posée pour elle-même, la question historique de la transmission des savoirs classiques n'a aucun sens et aucun intérêt. Ce qui en a, c'est la nature et le contenu des savoirs transmis ; et c'est ici que la leçon enseignée, précisément, par Libera s'impose définitivement. On observe bel et bien, au XIIIe siècle, la formation de la figure de l'intellectuel, que définit un rapport critique à la société, à l'éthique, à la sexualité ; cette figure est indubitablement d'origine islamique, à moins de supposer que les convergences existant entre la pensée d'Ibn'Arabi et celles de Dante et d'Eckhart relèvent du hasard. Voilà, je crois, qui fait davantage sens que le discours de Gouguenheim, qui ne saurait malheureusement relever que du stérile esprit de contradiction du cuistre (et je sais de quoi je parle), ou peut-être même d'une vicieuse xénophobie.

samedi 10 mai 2008

Junius, la suite

Voilà deux semaines que j'ai laissé en carafe ma note sur Junius Frey. En même temps, pour ce que ça passionne les foules et avec un beau temps comme ça !...

Bon, je résume.
D'abord, j'en ai appris de belles sur le frankisme. Ce mouvement a laissé de nombreuses traces dans la mémoire des Juifs d'Europe de l'Est, et est évoqué dans les Yizker-bukh, ces mémoriaux d'après la Shoah auxquels Annette Wieviorka a consacré son premier livre. Traduit par la culture populaire, le frankisme semble avoir laissé le souvenir d'une sorte de gigantesque orgie, les fidèles visant à épuiser le mal sur terre en le commettant, afin de hâter la venue du Messie. Lisant cela, mon sang n'a fait qu'un tour : voilà qui rappelait très directement les positions de certaines hérésies médiévales auxquelles je me suis intéressé autrefois, qui foisonnèrent en Rhénanie, et qu'on regroupe aujourd'hui sous le vague titre de "mouvement du Libre-Esprit". Dans les deux cas, les accusations de libertinage pourraient avoir été été la faible réponse des inquisiteurs et des censeurs à une fabuleuse entreprise de libération. Néanmoins, ceci permettrait peut-être d'éclairer la réputation de formidable appétit, notamment sexuel, de Junius Frey, que dénonçaient les sévères Jacobins.
En effet, une fois parvenu en France et pourvu de son pseudonyme, Frey semble avoir exactement fait tout le nécessaire pour être guillotiné rapidement : on aurait dit qu'il était venu pour ça et qu'il suivait un manuel. Installé dans un grand appartement de la rue d'Anjou (dès ce temps un quartier chic), il y mène un train fastueux que n'explique aucune activité rémunératrice, puisqu'il passe son temps à rédiger un traité révolutionnaire, la Philosophie sociale. Participant aux réunions des Jacobins, faisant sans cesse montre d'une générosité un peu excessive, ne dédaignant pas de trafiquer comme tout un chacun sur les biens nationaux, il travaille discrètement à se faire une position politique. Ses efforts pour obtenir la citoyenneté française, comme ceux du beaucoup moins louche Anacharsis Cloots, sont vains. Il parvient en revanche à acheter le Conventionnel François Chabot, à qui il marie sa soeur après l'avoir pourvue d'une dot colossale. Chabot s'étant mêlé aux scabreuses intrigues de l'an II, il est accusé dans l'affaire de la Compagnie des Indes et arrêté le 10 novembre 1793. Frey le rejoint au gnouf dix jours plus tard (ce qui pourrait lui avoir laissé le temps de dissiper les éventuels documents compromettants), trahi par sa mauvaise réputation de prévaricateur et de sauteur, et accusé par de multiples dénonciateurs d'oeuvrer au service secret de Sa Majesté l'Empereur. Après cinq mois au mitard, il est jugé avec les dantonistes et exécuté le 5 avril 1794.
Voyons plutôt les questions que posent cette curieuse trajectoire et l'essai de Gershom Scholem. En travaillant sur Junius Frey, l'intention de Scholem, dans la continuité de sa propre pensée, est très évidemment de mettre en oeuvre un paradigme historique (et philosophique) associant messianisme et passion révolutionnaire. Ceci le porte à sur-évaluer constamment les éléments témoignant en faveur de la bonne foi de son héros, et à négliger les réalités les plus problématiques. Pourtant, quand bien même Frey aurait été un révolutionnaire sincère, arrivé à Paris par seule passion jacobine et desservi par la paranoïa ambiante, sa conduite n'en demeurerait pas moins (et Scholem n'en disconvient pas) infiniment intrigante. Ses mensonges constants et ceux de ses proches, qui semblent tendre incessamment à brouiller les pistes autour de ses origines, sèment également le doute. Ainsi, le travail de Scholem laisse-t-il l'impression d'un personnage moins riche qu'éclaté entre des motivations difficiles à distinguer : sans doute est-ce là le résultat des lacunes documentaires qui l'entourent. Voilà qui ne suffit pas à disqualifier un travail intéressant sur un personnage assez méconnu de la Révolution.
(En passant, je note qu'on comprend également très bien en quoi ce travail a pu susciter l'intérêt de François Furet, qui a pu voir là, suivant l'exemple de son maître le paranoïaque antisémite Cochin, une nouvelle preuve du rôle des sociétés secrètes et des "cliques" dans les événements révolutionnaires.)

Et si le Web avait existé il y a quarante ans... en 1968 ?

Telle est la curieuse question que se pose un site nommé "68 bis", évoqué par un article du Monde.

"Et si le Web avait existé il y a quarante ans... en 1968 ?"
Mais c'est très simple. Il ne se serait rien passé.

jeudi 8 mai 2008

"Ce ne sont pas nos actes qui nous sanctifient, c'est nous qui sanctifions nos actes." (Maître Eckhart)

lundi 21 avril 2008

A quoi pensait Junius Frey ?

(Lorsqu'on n'a guère à dire, rien de tel qu'une bonne vieille note de lecture pour alimenter un blog. Ceci dit, allons :)

Le nom de Junius Frey, jusqu'à une date récente, ne m'évoquait guère plus que de vagues histoires d'étrangers dans la Révolution, de dantonistes et de conspirations, l'enthousiasme un rien naïf d'Anacharsis Cloots et les manipulations des prévaricateurs. J'ignorais donc que Gershom Scholem lui avait consacré un petit cycle de conférences, prononcées en 1979 à l'EHESS à l'invitation de François Furet, et publiées sous le titre Du frankisme au jacobinisme, dans un volume aujourd'hui épuisé et même assez peu courant.
La contribution de Scholem à l'histoire des frères Frey repose principalement sur la mise en relation de deux types de sources : d'une part, celles relatives à la participation des Frey au mouvement messianiste juif, et d'autre part, celles concernant leur action dans la France révolutionnaire, qu'ils rallièrent en mars 1792. Prises ensemble, ces sources restent rares, et le propos de l'historien souvent conjoncturel. A cette difficulté s'ajoute celle du curieux caractère de Junius Frey et de ses proches, qui à tout propos mentent comme des arracheurs de dents et semblent constamment obéir à des motifs inaccessibles à notre compréhension. Les faits établis par Scholem semblent néanmoins les suivants :
"Junius Frey" naquit le 12 juillet 1753 à Brünn (aujourd'hui Brno) en Moravie, sous le nom de Moses Dobruška. Sa famille appartenait à la grande bourgeoisie juive, et fut anoblie après sa conversion au christianisme sous le nom de Schönfeld. Mais son milieu est surtout marqué par un courant messianiste juif dérivé de celui de Sabbatai Tsevi, et réuni vers 1755 autour d'un cousin de Frey, Jacob Frank. Outre la vénération de son fondateur, la secte frankiste était caractérisée par des conceptions violemment critiques à l'encontre du judaïsme talmudique, un intérêt pour la Kabbale, une tendance christianisante plus ou moins revendiquée, et des principes politiques libéraux. L'influence de cette doctrine sur Frey est patente et, outre sa conversion en 1775, se manifesta dans sa jeunesse et ses premières publications sous la forme d'un clair assimilationisme. Faisant profession de poète, et employé comme assistant du bibliothécaire de l'empereur Joseph II à Vienne, il publia plusieurs odes exprimant un fort sentiment patriotique. Mais il importe surtout ici de préciser que la nature exacte des missions remplies par Dobruška/Schönfeld auprès du pouvoir autrichien (diplomatie, conseil, fonctions supplétives aux armées, voire espionnage...) est la première, et la plus importante puisqu'elle lui coûta la tête, des énigmes qui environnèrent son existence ; la seconde étant l'origine de sa grande richesse et ses façons dispendieuses, qui impressionnèrent vivement ses contemporains.
Outre ces activités avouables, tout au long des années 1780, Dobruška fut surtout actif au sein d'une importante société secrète, les "Frères asiatiques" ou "Chevaliers de la Vraie Lumière", qu'il contribua à fonder. Il s'agit d'une sorte de franc-maçonnerie ésotérique, à mi-chemin d'un mysticisme martiniste ou rosicrucien, sur le modèle des groupuscules pullulant dans l'Europe intellectuelle d'alors, et dont il fut le principal inspirateur du fait de sa connaissance de la mystique juive, notamment de la Kabbale. Parmi cette nombreuse sociabilité ésotérique, il fait alors figure de référence dans en la matière. A la même époque, il côtoie les milieux "avancés" autrichiens, sans qu'on parvienne à donner foi à ses prétentions ultérieures selon lesquelles il aurait fait l'objet d'une véritable persécution politique. En août 1791, il accompagne encore l'empereur Léopold II à Pillnitz, où furent posées les bases de la première coalition contre la France, et ses nombreux voyages semblent surtout motivés par des affaires financières ou personnelles. Après une rapide tentative pour prendre la succession de Jacob Frank, qui mourut en décembre de la même année, il prit néanmoins le chemin de la France, et arriva à Strasbourg en mars 1792.

(La suite prochainement...)

mardi 15 avril 2008

Mais à quoi pensent les Italiens ?

"Les électeurs italiens ont vu en Berlusconi un leader politique responsable", titre LeMonde.fr
Ils ont la berlue, ou quoi ?

A quoi pensent les Chinois ?

Je ne sais plus si c'est bien Sunzi qui conseille de ne pas se battre sur un terrain hostile, à moins d'avoir la capacité de le modifier en sa faveur. La nomenklatura chinoise semble en tout cas se méprendre sur la nature du "terrain" en question, et s'imaginer qu'accueillir les Jeux Olympiques sur son territoire garantit sa maîtrise des circonstances qui entourent cet événement. Or, comme devrait le savoir l'Etat chinois, qui n'a pas sans motifs exigé de les organiser, le "terrain" des Jeux Olympiques est d'abord celui, instable et imprévisible, de l'opinion publique : "terrain" défavorable s'il en est à un régime universellement condamné pour sa brutalité et son mépris des droits sociaux et politiques de sa population. La Chine est, certes, le premier Etat stalinien qui soit parvenu à satisfaire une grande partie de sa population, au-delà de la bureaucratie au pouvoir ; ces deux ou trois cents millions de Chinois, dont le niveau de vie semble équivalent à celui de l'Europe occidentale, et dont on ne peut s'empêcher de se demander à quoi ils pensent, soutiennent massivement un régime à qui ils doivent leur relative prospérité. Néanmoins, l'Occident n'ignore pas que le Tibet n'est que l'emblème de la situation catastrophique de l'immense majorité des Chinois, et ne parvient pas à oublier les millions de déportés du Laogai. Dès lors, il était inévitable que des manifestations d'hostilité à l'encontre de l'Etat chinois se fassent jour ; à ces manifestations, la Chine fait actuellement la pire réponse qui soit.
Elle commet en cela une grave erreur. Interdire le port d'un badge inoffensif, susceptible de consoler à très peu de frais un monde sportif complaisant, narcissique et profondément indifférent aux questions politiques, c'est s'exposer à des manifestations d'humeur moins contrôlée, plus violentes et plus spectaculaires. Comme le rappellent incessamment les médias, les initiatives de ce type n'ont pas toujours été absentes des J.O., et le poing ganté de noir des Black Panthers n'en est que l'illustration la plus photogénique. Dans sa rigidité paranoïaque et son obsession de "sauver la face" devant sa population, l'Etat chinois semble infiniment peu prêt à répondre de façon tempérée à une telle éventualité, et on imagine mal dès lors comment ces Jeux pourraient ne pas se présenter comme une succession de sévères incidents diplomatiques, susceptibles de faire gravement reculer les relations entre la Chine et le reste de la communauté internationale.
Une seule solution reste accessible à l'Etat chinois, qui ne devrait pas être hors de portée de ses publicitaires-idéologues : le lancement par la Chine d'une campagne internationale de défense des droits de l'homme, avec la diffusion de ses propres badges, insignes, drapeaux et affiches. Une telle initiative ne coûterait guère que quelques mesures symboliques comme la libération d'un ou deux des détenus politiques les plus en vue, qu'il serait assez simple de présenter, à la mode soviétique, comme la fin normale, prévue, prévisible et dès longtemps annoncée, d'une peine de prison parvenue à son terme. Elle devrait autoriser le ralliement aux Jeux de Pékin d'une opinion publique qui ne demande pas mieux, et le maintien en Chine du statu quo, du black out, et tutti quanti.

vendredi 15 février 2008

Sarko brule-t-il ?

C'est intenable. Chaque matin, en allumant la radio, en ouvrant le journal, on se le demande : qu'a-t-il encore fait ? quelle idiotie a-t-il encore annoncée ? Pourquoi s'agite-t-il tant ? Est-ce pour enrayer sa chute dans les sondages ? Ou seulement pour distraire l'opinion de sa disgrâce selon ce stratagème (on n'ose pas parler de stratégie) de zapping permanent qui lui permet, depuis des années, d'occuper l'essentiel des effets d'annonce (on n'ose pas parler d'information) de notre malheureux pays ?
Une chose est certaine : Sarkozy aurait tort de rapporter ses mauvais sondages à ceux qu'ont connus ses prédécesseurs quelques mois après leur élection, dès la fin de leur "état de grâce". L'actuel président, dont le bilan est à peu près nul (bouclier fiscal et souk dans le monde judiciaire, what else ?), connaît une chute aussi inexplicable que ses succès d'antan. Ce n'est pas son action qui déplaît, puisqu'elle est négligeable : c'est sa gueule qui ne revient plus, et ce qui le rendait admirable qui devient soudain détestable. Pour ceux, dont je suis, qui ne l'ont jamais trouvé en rien admirable, ni intéressant autrement que comme cas remarquable de névrose, ce phénomène est exactement aussi absurde que son élection.

lundi 28 janvier 2008

Au programme du 1er sommet romantique de Waldersbach

A la cordiale invitation d'Emmanuel Raveline, j'informe mon éventuel lectorat que, le 21 janvier, au retour d'une escapade au Ban de la Roche pour les 230 ans du voyage de Lenz, nous fûmes manger une tête de veau "Chez Yvonne", ignoble boui-boui où vous accueille un portrait de Sarkozy, et où son prédécesseur avait ses habitudes, moins pour cette spécialité que pour la choucroute du lieu. Le vin est bon mais le service imbuvable.

mardi 18 décembre 2007

Du bon usage du nettoyage ethnique

Selon un article de la presse serbe, publié au Courrier des Balkans, les Serbes du Kosovo seraient de plus en plus nombreux à envisager l'émigration vers la Serbie centrale.
Ainsi se trouverait levé le principal obstacle à l'indépendance du Kosovo, dont la proclamation se fait attendre dans les prochaines semaines, dans un cadre purement albanais et la liesse générale.
Cette émigration plus ou moins volontaire manifeste, une fois de plus, combien le thème de la protection des minorités a perdu de sa pertinence. Des affrontements des peuples balkaniques, l'idéologie de l'Etat-nation est sortie vainqueur, avec son corollaire, le nettoyage ethnique. Après avoir été chassés de la Krajina croate, les Serbes le sont à présent du Kosovo, et dans la même indifférence. A ceux qui ne l'avaient pas encore compris, ces nouveaux développements rappellent qu'à l'inverse des Croates, des Albanais et des Bosniaques musulmans, les Serbes sont un peuple qu'il est loisible d'expulser de partout sans encourir le moindre reproche de la communauté internationale.

La mia memoria dei libri

Etrangement, dans mon énumération d'hier (dont tout le monde se fiche, moi le premier, mais que voulez-vous, je vaque dans une sous-préfecture de 10 à 15 heures), j'ai omis les quelques livres auxquels j'ai trouvé, depuis la rentrée, le plus d'intérêt, comme si cet intérêt échappait essentiellement au quantifiable. Je répare illico cet oubli : Démocratie antique et démocratie moderne de Finley, La photographie est interminable de Denis Roche, Je ne vais pas bien mais il faut que j'y aille de Maurice Roche, Les Chrétientés celtiques d'Olivier Loyer, et Dans le nu de la vie de Jean Hatzfeld.

lundi 17 décembre 2007

Steckelburjer not dead

Pas écrit dix phrases en quatre mois : ceux qui prétendent que les profs sont des fainéants méritent mon poing sur le nez (mais prière de s'inscrire à l'avance, je suis débordé).
Le même avertissement vaut pour ceux qui trouvent qu'ils sont trop payés ; et, croyez-moi, il est beaucoup plus difficile de résoudre un dépassement de découvert quand on travaille toute la journée que quand on n'a rien à faire.
Durant la même période, je n'ai sûrement pas lu dix livres non plus : Sexe et pouvoir à Rome de Veyne, Europeana d'Ourednik, les (ridicules) mémoires de Sollers, Chutes libres de Francis Marmande (pas mal), les Nouvelles Mille et Une nuits de Stevenson, voilà pour les petites choses, et pour les plus consistantes : La Vraie vie de Sebastian Knight et La transparence des choses de Nabokov, les entretiens du même, L'Âge des extrêmes de Hobsbawm, Le Surmâle de Jarry... Ajoutons quelques relectures in dürftiger Zeit : Lamarche-Vadel, Debord, Diderot, Bernard Dubourg.
En quatre mois, mon plus bel exploit aura été de parvenir à faire croire à une soixantaine d'adolescents que j'étais beaucoup plus sensé, mûr et savant qu'eux. Les cernes sur les joues auront certainement contribué à me vieillir, de même que les pantalons en velours, et les cravates sous pull à col en V. La même impression de jouer à la dinette, à la marchande, bref, à l'adulte, rend assez savoureux les conseils de classe et réunions parents-professeurs, malgré l'amertume de contredire à chaque instant la devise duchampienne adoptée depuis longtemps : "L'idée de jugement devrait disparaître".
Mais l'étonnant cheptel pour les beaux yeux de qui je me lève à six heures du matin est certainement la meilleure compensation qui soit à ces fatigues. Arrivant titubant aux vacances, je ne peux néanmoins m'empêcher de concéder : ils vont me manquer.

lundi 3 décembre 2007

"Tanger 2012" : c'est fini

Je prends note, avec quelque retard, de l'échec de Tanger dans la compétition pour l'organisation de l'exposition internationale de 2012, attribuée à l'imprononçable bourgade sud-coréenne de Yeosu. La déception est probablement grande sur le boulevard Pasteur ; mais, chez certains amateurs du lieu, le soulagement prime. Le projet soutenu par le gouvernement marocain n'avait certes rien de pharaonique, mais ne faisait que s'ajouter à la somme de bouleversements ravageurs qui mine, depuis près de dix ans, la capitale du détroit.
Cependant, les sentimentaux ont tout lieu de douter d'avoir fait une si bonne affaire. Le projet d'exposition avait au moins le mérite de concentrer sur une zone assez réduite, et assez distante du centre, les investissements institutionnels des prochaines années. Ce vaste terrain vague du front de mer sera probablement rendu à la spéculation vulgaire qui élève ses buildings vers Malabata. En revanche, il est à craindre que les opérations d'urbanisme reprennent de plus belle dans des secteurs en voie de défiguration avancée, et que la vieille médina succombe bientôt aux atteintes d'une épouvantable "villagisation".

mardi 13 novembre 2007

L'arbitre des élégances vous parle (5)

Les mercredis soirs, à Paris, ceux qui ne se trouvent pas au "Café i", où Angelo Debarre et Daniel John-Martin invitent leurs amis à jouer la meilleure musique manouche qui soit, sont des imbéciles qui ignorent ce qu'ils perdent. (Café i, rue du Faubourg-Saint-Martin, à hauteur de la gare de l'Est.)

jeudi 8 novembre 2007

Séance de dictionnaire

Société de consommation : société dont les élites, au lieu d'acheter la paix sociale, ont compris tous les avantages qu'il y avait à la vendre.

dimanche 19 août 2007

Où sont les pervers ?

"Libération" de ce week-end confirme l'effarant regain du mouvement anti-tauromachique. La Catalogne s'apprête à interdire entièrement la corrida : Gérone, dont la feria fermait autrefois la saison, a rasé ses arènes cette année ; Barcelone, pourtant une des places les plus prestigieuses d'Espagne, pourrait bien avoir donné sa dernière temporada. En France, le mouvement prend de l'ampleur et de l'assurance, avec le renfort de quelques personnalités autorisées (personne de valable, évidemment). La Commission de Bruxelles semble envisager l'abolition pure et simple ; après avoir exempté le Royaume-Uni de l'application de la Charte des Droits fondamentaux, refuser d'excepter la corrida des règlements en faveur des animaux serait pourtant un peu fort de café.
Deux brèves remarques s'imposent.
En premier lieu, je remarque que les anti-corridas (il est décent de réserver le terme "abolitionniste" à ceux qui luttèrent contre l'esclavage), s'ils connaissent très bien les arguments les plus épais des aficionados et sont entraînés à y répondre à la truelle, sont dans l'ensemble d'une ignorance crasse de la tauromachie, et se flattent de n'avoir jamais assisté au moindre combat. Ils n'ont donc aucune chance de constater la beauté du toreo, ni même simplement de la concevoir, de la soupçonner : quelle situation confortable que celle du sourd qui militerait contre la musique. Qu'il y ait un trouble dans cette beauté-là, et que ce trouble ne soit pas fondamentalement lié à la souffrance (dont il y aurait beaucoup à dire), voilà ce qu'ils ne se risquent pas à apprécier, et qui mériterait pourtant d'être pris en considération au même titre que les questions d'éthique. Sur celles-ci, il est certainement vain de prétendre lutter contre l'idéologie petite-bourgeoise qui tend à préserver en tout la vie et la santé.
En second lieu, force est de constater que la prétendue défense des animaux est souvent le prétexte d'une haine et d'une violence irraisonnées et inquiétantes. Ce sont bien des appels au meurtre et des agressions physiques qui répondent au mépris hautain des aficionados. Difficile dans ces conditions de ne pas se souvenir, même si cela relève du cliché, du soin des nazis pour la condition des animaux, et de ne pas soupçonner le rôle joué par la névrose, le mal-être, l'insatisfaction dans le développement d'idéologies "anti-spécistes". Il est fondamentalement pervers, pour un homme ou une femme, de désirer la mort d'un autre humain et de lui préférer un animal anonyme ; il y a là un défaut d'empathie qui pose problème, et les raisonnements qui prêtent leur motif à ce délire ne sont au fond que des prétextes de rencontre relevant de la paranoïa.
Quant à moi, futur fonctionnaire méprisé et sous-payé qui se refuse d'avance à bouger le petit doigt pour défendre son bout de pain, je ferai par contre, s'il le faut, le voyage de Bruxelles pour protester contre toute velléité d'interdiction de la corrida, comme je le ferais s'il était question d'abolir la peinture, la musique ou la littérature.

vendredi 10 août 2007

L'arbitre des élégances vous parle (4)

Il est décidément moins ennuyeux de travailler que de s'amuser : ce mois d'août qui se traîne fait envisager la rentrée avec convoitise, avec sa marmaille et surtout ses librairies pleines de nouveautés. Jetons donc un oeil à ce que nous promettent les éditeurs.

Gallimard fait maigre.
On n'est jamais sûr de rien, avec la correspondance de Céline. Ses lettres à la N.R.F. sont magnifiques, celles à ses avocats sont médiocres, celles de prison à sa femme carrément gonflantes. On nous annonce néanmoins un volume à sa "secrétaire" Marie Canavaggia.
Meyronnis et Haenel, les pieds nickelés de Ligne de risque (la revue compacte d'emmerderie), publient simultanément, comme à leur habitude, deux ouvrages qui n'échapperont certainement pas à leur manière de toujours, exprimant la pensée la plus vainement prétentieuse dans le style le plus gauche et le plus plat qui se puisse concevoir.
Un volume de Coleridge est annoncé en "Poésie/NRF" ; ce n'est jamais que la troisième fois cette année, sans qu'on voie rien venir. Si la traduction en est aussi ridicule que celle du Wordsworth, prions pour que le texte soit bilingue. Quant au Bataille, promis depuis plus d'un an, il a tout simplement disparu des listes. Et c'est tout.

Bourgois ne publie rien de bien. Actes Sud non plus, mais ça allait sans dire. Au lieu de gâcher du papier, ils feraient mieux de rééditer le Chiquinho de Baltasar Lopes, que je n'arrive pas à trouver.
Allia, c'est bien mieux : un petit volume de Boris Souvarine, dont les textes droits et lucides sont toujours une fête pour l'intelligence ; et surtout la Correspondance générale de Leopardi. C'est un grand mérite pour les éditions Allia que d'avoir, avec constance, procuré au public francophone l'oeuvre de Leopardi, central dans son pays mais honteusement négligé dans le nôtre.

De Sollers, on ne le répètera jamais assez, les Mémoires sont attendus pour octobre chez Plon. J'ajoute que les éditions de la Différence rééditeront, pour leur part, son mémorable De Kooning, vite.
Sous la direction de Francis Wolff, auteur d'une récente Philosophie de la corrida, le numéro de septembre de Critique réunira les actes du colloque de Nîmes de 2005 : "Ethique et esthétique de la corrida". On y trouvera notamment des communications de Christian Delacampagne, Alain Renaut, et Francis Marmande.
Chez Fayard, Stéphane Zagdanski fera paraître un essai sur Guy Debord. En s'attendant au pire, le lecteur prudent se ménagera l'opportunité d'être très heureusement surpris.
Chez Rivages, de prometteurs Dialogues sur le suicide de Casanova, dont je n'avais jamais entendu parler. Gageons que ses leçons ne nous seront pas inutiles après un aussi pauvre automne.


(P.S. : l'imbécile ! J'ignorais qu'Actes Sud se disposait à publier, au mois d'octobre, un texte posthume de W.G. Sebald, probablement le plus grand écrivain de la fin du siècle dernier.)

vendredi 13 juillet 2007

Un clear stream dans le marigot

Si le traitement médiatique de l'affaire Clearstream n'était pas si ridicule, il aurait quelque chose de scandaleux, et la presse aurait du mal à se défendre du soupçon de se payer la tête de ses lecteurs. Que nous apprennent, en effet, les confidential reports extraits de l'ordinateur du général Rondot, si ce n'est que Villepin et Gergorin ont délibérément balancé les fichiers truqués à Van Ruymbeeke, ce dont même un chimpanzé à moitié demeuré n'aurait jamais douté ? Et que nous apprennent-ils sur la seule question qui importe, à savoir l'origine de la manipulation, et le rôle exact joué par Imad Lahoud ?
L'affaire Clearstream n'a jamais été, publiquement, celle de la possible possession de comptes douteux par des hommes d'Etat (à cela, personne n'a jamais cru, ou ne s'est intéressé, plus qu'aux pseudo-comptes japonais de Chirac) ; mais immédiatement celle d'une dénonciation calomnieuse de Sarkozy, orchestrée par l'Elysée. Dans cette "seconde affaire Clearstream", Villepin est l'accusé. Or, tout indique qu'il a lui-même été manipulé : si Villepin avait été à l'origine de la falsification des fichiers, serait-il passé outre les recommandations du général Rondot, dont l'enquête lui annonçait ce qu'immanquablement découvrirait le juge Van Ruymbeeke ? Tout se passe comme si les manipulateurs avaient dès l'origine compté, chez Villepin et Gergorin, sur cette qualité qu'on nomme en espagnol la "nobleza" et qui désigne la tendance du taureau à foncer droit dans la cape, servie par de solides rancunes, et un goût bien français de la manigance que leur grande intelligence semble avoir développé jusqu'à la manie tout court.
Au lieu d'un clear stream, nous avons un indéfinissable marigot où se mêlent des intentions très diverses, et où à l'évidence tous les protagonistes ne disposent pas d'une conscience également claire de la situation ; il est donc plus que jamais nécessaire de se demander : cui prodest ?

jeudi 12 juillet 2007

Plat despotisme

Avec la lamentable révision constitutionnelle qui s'annonce, la France connaîtra bientôt un régime absolument unique parmi les grands pays du monde développé, puisqu'il sera à la fois présidentiel et centralisé. Chamfort rappelle, dans ses Remarques, avec quel naturel les historiens anglais de son siècle rangeaient ensemble la France et la Turquie parmi les Etats despotiques. Trois cents ans plus tard, à l'exception des protectorats du Kosovo et de la Bosnie-Herzégovine, l'Europe ne connaît toujours pas de pays qui aient plus besoin que ces deux-là de faire "encore un effort pour être républicains".
Le mot de Stendhal pour qualifier ce qui se passe aujourd'hui en France serait plat.

"Entre deux hommes d'esprit, l'un extrêmement républicain, l'autre extrêmement légitimiste... en général, le légitimiste aura des manières plus élégantes et saura un plus grand nombre d'anecdotes amusantes ; le républicain aura plus de feu dans l'âme et des façons plus simples et plus jeunes." (Stendhal)

mardi 10 juillet 2007

Toros au Puerto : deux oreilles pour le débutant Miguel Angel Sánchez

"Qui n'a pas vu de toros au Puerto ne sait pas ce qu'est un jour de toros". La phrase de Joselito fait beaucoup pour la gloire des arènes du Puerto de Santa María, parmi les plus grandes d'Espagne, et les secondes d'Andalousie pour le nombre et la qualité de leurs spectacles. Mais l'inverse n'est pas toujours vrai, et avoir vu des toros au Puerto ne suffit pas à être affranchi, comme l'a prouvé la décevante novillada de ce dimanche 8 juillet.
La faute aux toros, d'abord, "nobles mais de peu de race" selon le commentateur du Diario de Cádiz. Le deuxième, boiteux, sortit peu après la pique. Destabilisé, le tout jeune novillero Diego Lleonart transforma son poussif remplaçant en steak haché sous les huées du public ; visiblement mal à l'aise, il n'eut pas davantage de chance avec le cinquième et sembla se laisser gagner par la torpeur de son adversaire : il encaissa un deuxième silence. Son aîné, Eugenio Pérez, souffrit également de la faiblesse de son lot ; mais il obtint une oreille dans le second grâce à une bonne estocade.
Le héros du jour fut pourtant Miguel Angel Sánchez, de l'Ecole taurine de Jerez, qui à 23 ans donnait là sa première novillada avec picadors. Le troisième toro était le meilleur du jour et lui fournit l'occasion de briller ; sa mise à mort fut également la meilleure de l'après-midi, et il y laissa échapper un saut de joie sous les acclamations du public, qui réclama en vain pour lui une deuxième oreille après celle rapidement accordée par le président. Enthousiaste et généreux, d'ailleurs servi par d'admirables banderilleros, il reçut le dernier toro a porta gayola puis, dans le dernier tiers, multiplia les volte-faces sans vraiment parvenir à réveiller l'animal, et coupa sa deuxième oreille. On attend avec impatience de le voir prendre l'alternative !

jeudi 5 juillet 2007

La révolution par les scouts

Le dernier opuscule de Tiqqun ("Comité invisible", ôte ta moustache, on t'a reconnu), L'Insurrection qui vient, est remarquablement représentatif des défauts et des qualités de ce groupuscule d'intellectuels, constitué il y a une dizaine d'années autour de la pensée de Giorgio Agamben, et dissous quelque temps du fait, paraît-il, de démêlés virils au sujet des attentats du 11 septembre 2001, et aussi d'histoires de filles sur fond d'abus de boissons fermentées.
La pensée de Tiqqun est, tout simplement, la plus rigoureuse et la plus convaincante qui se puisse déduire de celle des situationnistes avant mai 1968 ; de ceux-ci, elle partage d'ailleurs souvent le brio, la qualité d'expression et la solidité des références. Quarante ans après, on ne peut néanmoins s'empêcher de bâiller devant leur déterminisme, comme s'il était nécessaire pour condamner ce monde lamentable de savoir qu'il s'écroule, par un besoin de se serrer les coudes au feu de l'histoire, quitte à peindre gris sur gris. Il y a là quelque chose d'un peu scout, d'un peu hippie (jusqu'à parler de faire un "pas de côté", comme dans L'An 01 de Gébé et Doillon), qui pèse et qui fatigue. La seconde partie, qui traite des modalités d'une insurrection future, est la plus attrayante ; mais la profonde nullité stratégique qui s'y déploie, même secondée par une vraie intelligence tactique, donne l'impression que les auteurs jouent aux petits soldats.
De toute l'avant-garde actuelle, les gens de Tiqqun sont sans nul doute les plus intelligents, et les plus radicaux. La stérilité historique de leurs thèses est donc exemplaire de l'urgence de réinventer la pensée révolutionnaire.

samedi 30 juin 2007

L'arbitre des élégances vous parle (3)

Dans son remarquable essai La Haine de la démocratie, Jacques Rancière définit notre société comme un "Etat de droit oligarchique". La formule est impeccable, et me fait envisager avec une terreur croissante les cours d'instruction civique que j'aurai à donner à la rentrée. Elle contribue également à relativiser la portée des expériences démocratiques actuelles (comme le réseau Freemen), que n'habitent jamais que l'imagination de ceux qui y adhèrent.

Un mot en passant sur le concept d'oligarque. L'usage qu'en font les médias depuis quelques années tend à en restreindre la définition à : "dirigeant d'une holding héritière d'une grande entreprise d'Etat dans les pays de l'ex-bloc communiste". C'est bien commode. Ainsi Bernard Arnault et Alain Minc, par exemple, ne sont-il pas des oligarques, et n'ont-ils donc rien à voir avec Vladimir Poutine.

Hautepierre. 16000 habitants, aucun commerce excepté le centre commercial Auchan. Pas de rues : le plan est exclusivement adapté à la circulation automobile (merci, Le Corbusier). Au milieu de ça, une station de tram "Dante", sur laquelle personne n'a eu encore l'humour de tagger : " Voi ch'entrate, lasciate ogni speranza". J'ai beau ne posséder ni téléphone portable, ni télévision, ni ordinateur, ni voiture, je me sens drôlement privilégié de vivre ailleurs et de ne pas avoir à m'approvisionner dans cet immonde bazar où j'ai dû cet après-midi, pour la première fois depuis des années, mettre les pieds.

Christian Delacampagne est mort le 20 mai dernier. Pour quelques lignes injustes au sujet de Gobineau dans son Histoire du racisme, je l'avais hâtivement rangé au rayon des abrutis définitifs. Une chronique de Francis Marmande (toujours lui) a semé le doute en moi, et la lecture de Toute la terre m'appartient (éd. Arthaud) m'a fait prendre la mesure de mon erreur. Ce recueil de récits et considérations de voyage, écrit dans l'entre-chien-et-loup de la maladie et de la mort, est un modèle d'intelligence critique, de poésie dans le regard, de légéreté du style. En ouverture, quelques pages sur l'Espagne, où il est question de putes, de jurons ("¡ Me cago en la leche de la madre que te parió !"), de corrida, de jambon, de flamenco et du Rocío, disent assez le subtil savoir-vivre de l'auteur, que confirme le tableau effaré de l'Amérique sur lequel s'achève le livre. "Les voyous sont mes amis", écrit Delacampagne. Tous les philosophes ne peuvent malheureusement pas en dire autant.

Puisque nous en sommes à re-Marmande, un mot de son récit Rocío (éd. Verdier, 2003). "Sucio como él que vuelve del Rocío" ("sale comme celui qui revient du Rocío"), dit-on à Séville : le mot convient à son livre, lequel, en dépit de la distance temporelle et littéraire, est aussi brinquebalant, ivre et libre que le pèlerinage qu'il raconte. "Athée comme un réverbère", Marmande n'en rapporte pas moins une expérience d'ordre religieux, où la marche, la fatigue, l'alcool, le merdier de la route et l'épate du folklore agissent dans le sens d'une désorientation majeure, et d'une liberté totale. La qualité de l'ouvrage est peut-être d'ailleurs son principal inconvénient : après cinq pages, les fourmis s'emparent de nos jambes, et l'on ne prête plus qu'une attention distraite au texte, trop occupé à penser qu'une autre fois, oui, on fera le Rocío.

lundi 11 juin 2007

Une véritable victoire de la vraie démocratie qui marche

Nos institutions sont admirables. Surtout la présidence de la République. Elle est d'ailleurs tellement admirable qu'on en oublie un peu les autres. En tout cas, les Français s'en fichent pas mal. Avec une abstention record un mois après une participation record, voilà la seule leçon de ces élections législatives, au-delà même de leur absurde résultat. Ce n'est pas que les Français n'aiment pas la cohabitation, c'est qu'ils n'aiment pas la politique, finalement. Ils veulent seulement élire leur roi de temps en temps, et en changer quand il est devenu trop vieux, trop moche, et qu'ils en ont un peu honte. Pour une fois, tout ça n'est pas de la faute de Sarkozy, mais celle de Jospin et des 21 % d'électeurs (70 % multipliés par 30 % de participation, si je me souviens bien) qui ont approuvé le passage au quinquennat.

Une première conclusion, générale, s'impose : au sein du monde occidental, la France est désormais un pays politiquement arriéré. Son régime de plus en plus personnalisé et la faible représentativité du Parlement réveilleront bientôt les scies qu'y suscitait l'absolutisme au XVIIIe siècle.
Il faut bien constater que l'actuel modèle électoral est défaillant, et ne permet tout simplement pas à la démocratie de s'exercer. La réforme en est urgente : proportionnelle intégrale (comme dans la plupart des pays civilisés qui nous entourent), réforme du Sénat, décalage des échéances afin de permettre la sanction populaire du gouvernement. Pour cela, il ne faut naturellement rien attendre de l'UMP ni du PS, bénéficiaires naturels du modèle en vigueur : français, encore un effort si vous voulez être vraiment républicains.

mardi 5 juin 2007

Votez Cutajar !

Dans ma seule circonscription (1ère du Bas-Rhin), trois candidats se réclament de la "Majorité présidentielle".
Ils ne sont pas sans rappeler une célèbre réplique de Michel Blanc dans Les Bronzés : "On sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher".

dimanche 3 juin 2007

Sont-ils bêtes ? Sont-ils méchants ?

Pour se faire une idée de la pensée bourgeoise, inutile de se fatiguer à lire Proust ou Musil ; une seule livraison du Monde suffit souvent à en apprécier les procédés fondamentaux : lieux communs et refus de conclure. La manifestation la moins effrontée n'en fut pas, en mars 2004, la pleine manchette de une accusant, avec l'alors président Aznar mais malheureusement contre toute vraisemblance, l'ETA d'avoir organisé les attentats de la gare d'Atocha. Ce week-end, une nouvelle salve nous est offerte. Tandis que Le Monde 2 expose pour la millième fois la version officielle de l'assassinat de Kennedy et les mécanismes paranoïaques à l'oeuvre chez ceux qui en doutent, l'édition d'aujourd'hui juxtapose innocemment deux informations importantes : d'une part, "les services secrets israéliens auraient manipulé le raid d'Entebbe", dans la plus vieille tradition de la provocation d'Etat, afin de dissiper le risque d'un rapprochement américano-palestinien ; de l'autre, selon le département de la justice américain, "un projet d'attentat visant l'aéroport de New York" aurait été "déjoué". Comprenne qui le peut.

vendredi 1 juin 2007

L'arbitre des élégances vous parle (2)

L'avant-garde des années 70 se raconte. Après l'agréable mais quelque peu anodin Bardadrac de Genette, Jacques Henric fait à son tour paraître, sous le titre Politique, un essai autobiographique beaucoup plus conséquent où, évoquant son enfance dans l'ombre de la guerre, le PCF avec sa série de figures (au premier rang desquels Aragon), puis les aventures de Tel Quel et d'Art press, il obéit rigoureusement à l'exigence de la vérité de l'expérience. Cela le conduit parfois à surjouer son rôle de procureur intellectuel ; mais, dans l'amollissement général des consciences, ce terrorisme fait plaisir à lire. Notons aussi quelques passages picaresques, tels que le laissaient prévoir les hilarants extraits du journal de Henric parus dans le numéro 49/50 de L'Infini. On se souviendra longtemps de Maurice Roche ivre, racontant debout au milieu d'une salle de restaurant stupéfaite comment il a dû, dans la Résistance, exécuter sa petite amie d'une balle dans la tête ou, remédiant à la disette, goûter aux couilles d'un soldat boche abattu.

A force d'observer les vieux routiers publier les leurs dans la collection qu'il a créée (pour les nouilles, je précise qu'il s'agit de "Fiction et Cie", au Seuil), on se surprend à rêver aux improbables mémoires de Denis Roche. En attendant, en attendant, on relit Louve basse.

Tel Quel encore : on attend avec impatience la parution des mémoires de Philippe Sollers, annoncés fin octobre chez Plon sous le titre Un Vrai roman. Il s'agira peut-être là d'un document irremplaçable sur une des périodes les plus marquantes de la pensée moderne, par un de ses principaux acteurs et une de ses intelligences les plus vives. Mais comment se retenir de craindre que le semi-cadavre de l'auteur de Drame et de Paradis ne nous inflige plutôt le radotage gâteux auquel il nous a habitués depuis quatre ou cinq ans (Illuminations, Une vie divine, L'Evangile de Nietzsche, Le Saint-Âne, Dictionnaire amoureux de Venise, Fleurs...) ?

Une nouvelle dette s'ajoute à l'ardoise morale que je confesse envers Francis Marmande, écrivain, contrebassiste, dessinateur, aviateur et brillant aficionado : son article sur le dernier disque d'Abbey Lincoln, dans Le Monde, était une perle dont les conclusions ne souffraient aucune discussion. Abbey sings Abbey valait bien ce délicat dithyrambe : une semaine qu'il tourne en boucle sur ma platine, avec une prédilection marquée pour Throw It Away, And It's Supposed To Be Love et The Music Is The Magic.

L'on s'apprête à célébrer les quarante ans de la mort de John Coltrane, le plus grand musicien de son siècle, le plus grand fugueur de l'histoire avec Bach, et le seul artiste dont l'évocation suffise parfois à me mettre les larmes aux yeux. L'autre jour, en entendant le My favorite things de l'Olatunji Concert, lorsqu'au terme de l'interminable ouverture à la basse Coltrane survient pour chercher, toujours le même, l'accord qui ouvrira tout, j'ai justement pensé qu'il était des hommes pour lesquels la notion de mort était parfaitement, dérisoirement inappropriée.

Il y a bien des choses contestables dans Une Vieille maîtresse de Catherine Breillat, à commencer par la reconstitution historique qui fout le camp. L'ensemble demeure très remarquable : Asia Argento est plus proche de Carmen que de son rôle hystérique du Transylvania de Gatlif, et les scènes de sexe sont les plus belles et les plus réalistes, les plus belles car les plus réalistes, que j'aie vues au cinéma depuis Intimité de Chéreau.

dimanche 27 mai 2007

"Le blues est un fond de spaghettis carbonisé dans la casserole, un fer à cheval rouillé, le roi des abeilles qui peine à rentrer dans la ruche, un petit coq roux sur le fumier, le sourire de la créole de Baudelaire dont Banville disait qu’elle offrait « quelque chose de divin et de bestial » à la fois. Tel le blues, douze mesures en trois parties, cornue de la souffrance humaine, manière d’esclave pour réinventer le sublime et faire du désespoir une sensualité agissante." (Malek Abbou)

samedi 26 mai 2007

Les possessions espagnoles au Sahara : une note

Pour les rares curieux que ce point pourrait intéresser, je synthétise ici différentes informations sur le statut administratif des possessions espagnoles au Sahara.

Ces possessions, dont les frontières furent définies par la Convention franco-espagnole de Madrid du 27 novembre 1912, étaient au nombre de quatre (du nord au sud) :
* le Territoire d'Ifni, cédé par le Maroc aux termes du traité de paix et d'amitié de Wad-Ras du 26 avril 1860, n'a été réellement occupé qu'à partir de 1934, sous le statut de colonie. De petite taille mais relativement peuplé autour de la ville de Sidi Ifni, il était enclavé dans le protectorat français.
* le Protectorat Sud (dit "Zone de Tarfaya" ou "Colonie du Cap Juby"), était situé entre le cours de l'oued Drâa et le parallèle 27°50. Il s'est modestement développé à partir de 1916, autour de la garnison de Villa Bens (aujourd'hui Tarfaya).

* la colonie de la Saguia el-Hamra, qui constitue le tiers nord de l'actuel Sahara-Occidental, s'étendait au sud de la zone de Tarfaya, jusqu'au 26e parallèle, à hauteur du cap Bojador. Cette région, réclamée par l'Espagne dès la Convention de Berlin de 1885, comprenait la ville indigène de Smara. Les Espagnols y fondèrent néanmoins une nouvelle capitale, El Aiaun (aujourd'hui Laâyoune).
* la colonie du Rio de Oro, à l'extrême-sud, occupée dès le XVIe siècle, fut recolonisée dès 1885, avec la fondation de sa capitale Villa Cisneros (aujourd'hui Dakhla).
La diversité des statuts (trois colonies et un protectorat) fut d'abord peu significative, la zone dite "Protectorat Sud" ne possédant que quelques milliers d'habitants sédentaires, et l'ensemble de ces territoires relevant également de la responsabilité du Haut-Commissaire du Protectorat espagnol à Tétouan. Plus généralement, il importe de considérer que, jusqu'aux années 1960, l'occupation de ces territoires est demeurée très précaire, se bornant à la surveillance de quelques bourgades portuaires, sans véritable administration d'une population encore largement nomade.

Le 20 juillet 1946, devant la montée de l'agitation nationaliste, le pouvoir colonial réorganisa ses possessions en les regroupant dans une Afrique Occidentale Espagnole (A.O.E.) dirigée par un Gouverneur général siégeant à Ifni et dépendant du Bureau du Maroc et des Colonies, sauf dans la zone de Tarfaya où il n'exerçait ses prérogatives que par délégation de l'autorité du Haut-Commissaire de Tétouan : ainsi le Protectorat Sud, de par cet artifice légal, se trouva-t-il seul exposé au risque imminent d'une indépendance du Maroc.
Après que celle-ci fut acquise pour la zone française et le "Protectorat Nord" espagnol, le régime chérifien attaqua le territoire d'Ifni en novembre 1957, puis les territoires sahariens espagnols. Les violents affrontements de la "Guerre d'Ifni" (que les Espagnols nomment souvent, à juste titre, la "Guerre oubliée") durèrent jusqu'en juin 1958 et aboutirent à l'occupation par l'armée marocaine de la majeure partie du territoire d'Ifni, et à la signature des accords d'Angra de Cintra, qui attribuaient au Maroc la zone de Tarfaya et reconnaissaient à l'Espagne ses colonies sahariennes.

Le 14 janvier 1958, les territoires demeurant sous autorité espagnole furent une nouvelle fois réorganisés sous la forme, inspirée du modèle colonial portugais, de deux provinces ultramarines, représentées aux Cortes franquistes par des procurateurs :
* le Territoire d'Ifni, désormais réduit aux alentours de son chef-lieu, demeura espagnol jusqu'à sa cession au Maroc le 30 juin 1969, sous la pression de la communauté internationale ;
* le Sahara espagnol, regroupant les deux anciennes colonies de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro, fut revendiqué simultanément par la Mauritanie, le Maroc, et les indépendantistes sahraouis du Front Polisario. Après plusieurs années de troubles, l'invasion marocaine et l'évacuation des civils espagnols, les Accords de Madrid du 14 novembre 1975 organisèrent le départ des troupes coloniales, qui fut totalement effectif le 26 février 1976.
Il est à noter que cette dernière époque de l'occupation espagnole du Sahara fut caractérisée par un développement accéléré et une sédentarisation de la population en concertation avec les autorités tribales.


(P.S. : une intéressante note infrapaginale de la préface de Smara de Michel Vieuchange, livre-culte qu'à ma grande stupeur je ne parviens pas à ne pas trouver très pénible, donne une idée "d'époque" de la réalité de la colonisation espagnole au Sahara. Seulement voilà, je n'ai pas le livre sur moi. La substance en est la suivante : en 1930, les Espagnols contrôlaient en tout et pour tout deux garnisons côtières : Villa Cisneros et Villa Bens ; à ceci près, la région était sous le contrôle de tribus nomades passablement belliqueuses, au défi desquels fut effectué le voyage de Vieuchange, qui n'échappa au massacre que pour succomber à la dysenterie.)

vendredi 25 mai 2007

Radio-Désert

Vingt-quatre heures de la vie d'un homme en vacances ne laissent évidemment pas un instant pour un exercice aussi vain et pénible que la tenue d'un blog. Le compte-rendu en sera également succinct : le désert a bien des mérites mais, par définition, il y a peu à en dire. La bourgade marocaine de Sidi Ifni, où j'ai passé huit jours délicieux, ne s'est pas illustrée dans l'actualité internationale depuis sa restitution par l'Espagne en 1969. Depuis lors, elle végète sur une branche secondaire de la route du Sahara occidental, accueille bon an mal an quelques centaines de touristes qui, depuis que le port s'ensable et que la piste de l'aérogare est abandonnée à l'action prédatrice du chiendent, ne s'y rendent pas sans une certaine opiniâtreté.
Vingt ou trente mille personnes y vivent, dans un calme presque excessif, des journées seulement animées par le flux et le reflux des marées. L'océan ronge en grondant les falaises rouges sur lesquelles est bâtie la ville, et laisse à leurs pieds d'immenses plages de sable blond, où l'on paresse ou joue au football. De l'avis général, Sidi Ifni donne l'idée d'une existence entièrement faite de vacances nonchalantes.
Mes entretiens décousus avec des représentants de la jeunesse locale m'ont néanmoins révélé une lassitude de leur condition non moindre que leurs compatriotes des grandes villes du Nord. Ici comme à Tanger, l'on rêve de l'Espagne proche, en l'occurrence des îles Canaries que, dit-on, l'on aperçoit parfois au loin depuis le cap Juby. De temps à autre, les minuscules bateaux de pêche qui fournissent aux environs le meilleur poulpe que j'aie jamais mangé, s'emplissent de désespérés ou d'audacieux et se lancent pour une traversée de 36 heures qui coûte à chacun 5000 dirhams (450 euros). J'ai eu la satisfaction de m'entendre confirmer que, la plupart du temps, ils parviennent à bon port.
Les émigrants de l'ex-territoire d'Ifni ne se trouvent rien à voir avec les milliers de Noirs subsahariens qui se rendent chaque année au Maroc dans le même but. En effet, la situation particulière de la ville, enclavée dans le protectorat français mais "capitale" de l'Afrique Occidentale Espagnole après 1946, avait induit le pouvoir colonial à conférer la nationalité espagnole à tous ses habitants, y compris indigènes. Cette réalité n'empêche naturellement pas les consulats espagnols au Maroc de dédaigner les requêtes déposées par leurs descendants afin qu'on reconnaisse leurs droits. L'Espagne ne se soucie pas de dépeupler Ifni. Elle a cependant la décence de prendre en considération les exigences légitimes de ceux qui, parvenus sur son territoire dans les conditions qu'on sait, peuvent produire l'extrait d'acte de naissance d'un de leurs ascendants. Ces formalités, qui prennent deux mois, sont réglées par un bureau situé à Badajoz : ce détail confère à la capitale de l'Estrémadure une popularité dans Sidi Ifni qui m'a d'abord étonné, de même que celle des mots "extrait d'acte de naissance".
L'on éprouve un sentiment de juste revanche à comprendre ainsi que, de tous ceux qui s'entassent sur les cayucos et les pateras, ceux d'Ifni au moins sont rétribués de leur peine, non par la condition lamentable qui est celle des immigrés clandestins, mais par une naturalisation immédiate (que l'on songerait difficilement, je le concède, à octroyer à tous ceux qui la voudraient).