mercredi 23 septembre 2009

Ce blog est définitivement clos pour le moment.
Et comme disait Balladur : "Je remercie toutes celles et tous ceux qui m'ont fait confiance".
A vous.

mercredi 10 juin 2009

Banalités de base

L'histoire, et aussi bien celle des idées, a ses moments de vérité. A l'heure où s'effacent les clivages, rien de tel, en matière de morale, qu'un bon gros cas pratique pour faire, s'il n'est pas déjà fait, le tri de ses amis. Le référendum de 2005 en était un. L'affaire de Tarnac en est une autre. J'ai eu ici le tort, à l'époque, de prendre assez bêtement position sur le sujet. Sans même aborder le fond (c'est-à-dire les faits reprochés, la pensée du "Comité invisible" et l'attitude des autorités), le ton des contempteurs de Coupat a fini par me rappeler qu'on ne désavouait pas innocemment quelqu'un qui a su s'affirmer, pour des raisons que je partage entièrement, l'ennemi de la société.

Mais pourquoi, au fond, la bêtise nous agace-t-elle tant ? Que des bourgeois pontifient sur celui des leurs qui a su échapper à un destin misérable et gagner une vie meilleure et plus libre, cela n'est pas nouveau. Peut-être le plus exaspérant est-il l'association à cette bêtise d'une
immense quantité d'arrogance de gavés. Comme disait l'un : "Les bourgeois, aujourd'hui, ne se sentent plus". Et l'autre : "Ces messieurs ont la vie facile : qu'ils supportent qu'on les rappelle parfois à quelque décence".

En parlant de décence, je crois que quelqu'un qui pense que l'adhésion des gens à l'aliénation de la vie moderne est le résultat d'un choix volontaire - celui-là ne montre pas seulement qu'il ferait bien de parler davantage avec les gens dans le métro ou au café, il se juge surtout lui-même. Qui faut-il être pour croire qu'on peut aimer la télévision ?
et, même si les programmes étaient meilleurs, qu'on n'aurait pas toujours beaucoup mieux à faire ? (Réponse : 3h25 en moyenne de contemplation par personne et par jour, en France, en 2008.)

Des considérations dépendantes de ma volonté m'incitent actuellement à lire un peu de philosophie morale et politique. Instructif effort. La première conclusion (historique, bien sûr) que j'en tire, c'est que
l'utilitarisme, dont l'essor mondial correspond à celui de l'économie américaine, était bien la philosophie qu'il fallait au ramassis d'illuminés, de culs-terreux et de brigands qui ont fondé les Etats-Unis. Tant pis si les notions creuses d'utilité, de bonheur et de bien-être, seuls dénominateurs communs à cette racaille hétéroclite, restent impossibles à définir. Il y a cent cinquante ans, tout le monde comprenait certainement très bien qu'il ne s'agissait là que d'amasser de l'argent et d'abaisser suffisamment les exigences de la vie morale pour parvenir malgré tout à se regarder dans un miroir en rentrant chez soi le soir.
La meilleure critique qu'il me semble loisible d'en faire se trouve contenue dans un excellent roman (le meilleur, à mon sens) d'Albert Cossery, Une ambition dans le désert.

D. H. Lawrence en fait par ailleurs un commentaire hilarant dans le chapitre consacré à Benjamin Franklin de ses Etudes sur la littérature classique américaine (dont je ne dirai jamais assez qu'il s'agit d'un livre proprement génial, même si l'on ne s'intéresse pas spécialement à la littérature classique américaine).

mardi 9 juin 2009

La démocratie, c'est tout le monde

Grande victoire du parti majoritaire, qui a su convaincre 11 % des électeurs, reléguant dans la minorité les 89 % de personnes qui lui sont, au mieux, indifférents. Victoire également des écologistes, avec qui 6,5 % des électeurs ont voulu montrer que les questions environnementales étaient désormais au coeur des préoccupations de la société tout entière. Ils talonnent les socialistes, dont les 6,6 % démontrent un effritement durable.

C'est amusant, l'abstention. Une semaine avant le vote, c'était un enjeu politique majeur ; à 20h01 dimanche, on ne se souciait plus que du résultat, des gagnants, des perdants, en prenant bien soin d'oublier que le résultat ne reflétait le sentiment que d'une petite minorité de citoyens. Au risque qu'on s'aperçoive de la réalité politique de ces résultats (dont j'ai tâché de donner ci-dessus un aperçu), on ne s'est même pas essayé aux habituels commentaires sur l'euroscepticisme ou ces jeunes pourris-gâtés qui ont Erasmus sans la reconnaissance du ventre.
Je lisais pourtant dans Libé, pas plus tard que la semaine dernière, un sondage dont les conclusions donnaient un éclairage très différent sur les raisons de l'abstention. Je n'ai plus tous les chiffres sous les yeux (je n'en ai retrouvé qu'une partie sur le net), mais il en ressortait nettement que les citoyens des Etats d'Europe (de l'Ouest, du moins) sont désormais massivement pro-européens, avec une tendance assez forte au fédéralisme, et très nette au renforcement des institutions communautaires au détriment des nationales. Qu'en déduire, sinon que l'absence d'intérêt pour les élections européennes ne traduit que l'inexistence d'une vie politique européenne ?
Seulement voilà, être élu président en France, quand on est doué pour le fait divers et copain du PDG de la 1ère télé du pays, c'est une chose ; convaincre des Allemands quand on ne sait même pas parler anglais, ce n'est pas demain la veille.

mardi 2 juin 2009

Домаћа задаћа : Пада Влада !

En réponse aux énergumènes qui depuis bientôt un an me demandent à quoi sert d'apprendre le serbo-croate, voici la traduction de la chanson Pada Vlada (Le Gouvernement tombe), qui a connu un grand succès en Serbie. Elle figure dans Profesionalac (Le Professionnel), le meilleur film serbe des dernières années, paraît-il, qui retrace les déboires de l'opposition à Milošević sur un ton mêlant ceux de La Vie des autres et du Père Noël est une ordure. Le réalisateur, Dušan Kovačević, est aussi le scénariste d'Underground de Kusturica.
Pada Vlada est l'oeuvre de Bajaga i Instruktori, l'un des groupes phares de la "Movida" yougoslave des années 70 et 80.


Je t'accompagne de la main, ma flèche
A peine vue, tu as disparu
Ton ombre est blanche

Une nuit, par une sombre nuit sans lune,
je te trouverai, mon cher,
et je te descendrai comme un lapin

Tombe l'étoile filante
Tombent le faucon, l'oiseau gris
Le sourire tombe de ma figure
Et la neige tombe avant Noël
Un homme tombe d'avoir trop bu
L'âme exténuée tombe de fatigue
Et la nuit tombe quand l'aube arrive

(refrain :)
Il tombe, il tombe, il tombe, il tombe
Qu'est-ce qui tombe ? Le gouvernement !
Bien des pouvoirs sont déjà tombés
Et toi aussi, mon cher, tu tomberas !


(Letra : Momčilo Bajagić)

jeudi 14 mai 2009

Varia de printemps

J'ai longtemps détesté Charlie Schlingo. A l'époque où j'avais près du lit des piles de revues (Charlie mensuel, BD, Charlie Hebdo "l'ancien", Surprise...), je sautais toujours ses pages, que je trouvais laides. Le seul nom de ses personnages (Tamponn Destartinn) ou de ses histoires ("Désiré Gogueneau est un vilain") me mettait mal à l'aise. Laides, elles le sont. Presque toujours. Mais j'ai fini par comprendre qu'elles me faisaient surtout peur. En écoutant Choron en parler dans le film de Carles, j'ai pensé qu'il me faudrait peut-être y rejeter un oeil. Et hop, L'Association en publie deux volumes (celui-ci et Josette de rechange), dont presque chaque page fait un trou dans le monde. "Schlingo, disait Choron, il a l'âge mental d'un enfant de huit ans". Eh bien, c'est une très belle chose qu'un grand livre consacré à un dessinateur merdique de génie, qui avait l'âge mental d'un enfant de huit ans. Ca ressemble un peu à Francis Masse, mais c'est complètement con. Et voilà ce qui est admirable.

Je ne vais pas passer ma vie à dire combien chaque livre de Jean-Christophe Bailly est épatant. D'abord, je dirais tout le temps la même chose, et d'ailleurs ses livres se prêtent mal au commentaire. Le dernier, Le Visible est le caché, paraît à l'occasion de l'exposition de Gilles Aillaud au Musée de la Chasse et de la Nature. L'exposition, nous n'avons pas encore pu aller la voir. Le livre, lui, parle donc d'animaux et, à la suite du Versant animal, fraie un tracé aux choses muettes dans le visible : du territoire à la pensée.

Dans la même famille, on est allés hier écouter Avital Ronell à Beaubourg. Première remarque : l'ambiance de ce genre de lieux est innommable. Beaubourg et les librairies "littéraires"du centre (Michèle Ignazi, Cahiers de Colette...) : il n'est rien à Paris qui évoque davantage l'univers moite et pénible des mémères à chien-chien et des salons de thé. Les bobos du canal saint-Martin, ça va bien le dimanche avec les chiards et les rollers, mais quand il s'agit d'entendre parler de Lacoue-Labarthe, ça fatigue. (A Strasbourg, il y a quinze jours, Isabelle Baladine Howald avait... mais non, j'en parlerai plus tard.) Ensuite : je ne suis pas sûr que ça soit de la philosophie très sérieuse et très intéressante qu'écrive Avital Ronell, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle est très marrante. Les deux questions que j'aurais aimé lui poser :
1) Êtes-vous consciente d'avoir l'air d'une poule (pas une pierreuse, je veux bien dire : une poule, le gallinacé) et d'avoir sans doute contribué à inspirer les personnages de Chicken run ?
2) Pourquoi vos éditeurs français, contrairement à leurs collègues d'outre-Rhin, ne traduisent-ils pas le titre de vos livres en français, au risque de vous faire passer pour une imbécile branchée ?

A Strasbourg, il y a quinze jours, Isabelle Baladine Howald avait, disais-je, invité la traductrice Sibylle Muller et l'éditrice Martina Wachenquelquechose à parler de Sebald. Pour ceux qui l'ignoreraient encore, W. G. (dit Max) Sebald serait, s'il n'était pas mort, le plus grand écrivain vivant.
Figurez-vous que ça ne se vend pas si bien que ça, Sebald, de sorte que l'éditrice n'est pas si pressée de continuer de le faire traduire en français (ils sont mécènes, c'est entendu, à Actes Sud... mais ils sont commerçants aussi à Actes Sud...), et que pour cette après-midi d'exception, où étaient diffusés plusieurs extraits (très rares) d'entretiens, eh bien nous étions très peu. Et c'était très agréable. Peut-être est-ce également l'effet du sérieux germanique, qui s'oppose si frontalement à la futilité parisienne, mais ceux qui étaient là savaient ce qu'ils y faisaient, connaissaient leur sujet et avaient très envie d'en parler et d'en apprendre. A côté, les mondanités à la française ne sont pas seulement vaines, mais profondément dégradantes pour leur sujet, et pour ceux qui s'y prêtent.

(Toujours à propos d'Avital Ronell.) Ayant la chance et le plaisir de vivre avec une femme qui s'y entend un peu en philosophie, j'ai souvent été amené à me demander quelle place j'assignais, dans la vie et dans la pensée, à cette discipline.
Il me semble que, lorsqu'un problème se pose (pas nécessairement un problème au sens logique ou mathématique, enclos dans un système formel ; non, toute rupture, toute brisure, mais aussi toute saillie, dans le contour des choses), et si l'on juge nécessaire, utile, ou simplement agréable d'y répondre, l'essentiel est de trouver le chemin le plus court, qui n'est
pas nécessairement le plus rapide, mais celui qui nous fait faire l'économie du maximum d'explications. (Je suppose que cette attente est ce à quoi répond la méthode du rasoir d'Ockham.) La philosophie (je veux dire au moins : l'ensemble de ce qui a été écrit sous ce nom) (il faut que j'arrête avec les parenthèses) est sans doute la meilleure méthode pour découvrir les chemins les plus courts ; comme un avion, elle s'élève au-dessus de la surface des choses afin de ne pas se laisser entraver par les obstacles qui s'y amoncellent. Mais cette méthode n'est pas toujours la meilleure ; de même qu'il serait remarquablement crétin et compliqué d'aller en Airbus de la place Rhin-et-Danube à la rue Jouye-Rouve. On peut aussi la mobiliser de façon totalement gratuite, ce qui revient à faire des loopings (et à filer un peu trop longtemps la métaphore). Et c'est sans doute aujourd'hui un enjeu fondamental pour les philosophes que de déterminer sur quel territoire leur méthode fonctionne encore ; et une tentation particulièrement forte (et vaine) que celle de continuer à en faire sans savoir, ni peut-être s'en soucier vraiment, y répondre.

jeudi 9 avril 2009

Sept mois de réflexion

"La vérité, monsieur l'officier, est que tu t'étonnes facilement. La vie, la vraie vie, est d'une simplicité enfantine. Il n'y a pas de mystère. Il n'y a que des salauds.
- Qui appelles-tu des salauds ?
- Si tu ne sais pas quels sont les salauds, alors il n'y a aucun espoir pour toi. C'est la seule chose qu'on n'apprend pas par les autres, monsieur l'officier.
Nour El Dine baissait la tête, les mains serrées entre ses genoux, il semblait méditer sur un problème douloureux.
- C'est plus compliqué que ça, dit-il enfin. Il n'y a pas que des bons et des salauds.
- Non, dit Gohar. Je refuse d'admettre ces nuances. Ne viens pas me raconter que c'est plus compliqué que ça. Comment ne comprends-tu pas que cette soi-disant complication ne profite qu'aux salauds ?" (Cossery)

mercredi 22 octobre 2008

Pour en finir avec les nations

Je comptais rédiger une note sur un ouvrage dont j'attendais beaucoup et qui a amplement comblé sa promesse, mais le "buzz" m'a largement dévancé, et il serait inutile que j'ajoute un résumé à ceux circulant partout. Le livre de l'historien israélien Shlomo Sand Comment le peuple juif fut inventé mérite néanmoins quelques commentaires et éloges qui, je l'espère, inviteront d'autres à le lire.
La thèse en est d'autant mieux
connue qu'on s'est ingénié à l'évacuer en répétant qu'elle n'était pas neuve. Solidement étayée, elle n'en va pas moins à l'encontre de tout ce qu'on croit savoir (et qu'on enseigne !) de l'histoire des Juifs. Selon Shlomo Sand, le "peuple juif" comme entité "ethnobiologique" ou (ainsi qu'on disait jusqu'en 1945) comme "race", est une invention de l'idéologie nationaliste puis sioniste du XIXe siècle. Les Juifs actuels ne sont pas les descendants des Hébreux de l'Antiquité, qui n'ont pas été chassés de Palestine en 70 par les Romains, et la diaspora ne s'explique pas par l'émigration judéenne aux premiers siècles avant notre ère. La diffusion du judaïsme dans le monde méditerranéen, en Arabie puis en Europe serait tout simplement le fait de conversions massives, comme l'indiquent les sources latines, et le prouve l'impossibilité pour un petit peuple paysan de moins d'un million d'âmes de se répandre dans tout l'Empire romain jusqu'à en représenter 7 à 8 % de la population. Les juifs d'Europe de l'est seraient surtout les descendants des Khazars, ces nomades turciques de la Volga convertis aux alentours du VIIIe siècle. Après la conquête islamique, les juifs restés en Palestine se seraient, quant à eux, progressivement convertis à l'islam, de sorte qu'en Israël ce seraient aujourd'hui les descendants de convertis qui opprimeraient les "vrais" descendants des Hébreux de l'Antiquité, ce qui est plutôt marrant quand on y pense et qu'on n'habite pas à Naplouse.
On conçoit évidemment en quoi l'option de Shlomo Sand contrevient aux besoins intellectuels de l'Etat d'Israël : sans peuple juif
"biologique" historiquement originaire de Palestine, la légitimité de l'occupation de la "Terre Promise" devient douteuse, et a fortiori contestable l'apartheid imposé à la population musulmane depuis 1967. (Ceux que gêneraient le terme d'apartheid consulteront avec profit cet article.)
Tel n'est évidemment pas l'intérêt de l'ouvrage, qui est avant tout un livre d'histoire ou, pourrait-on dire, de critique historique. Il s'agit, en premier lieu, d'une histoire intellectuelle, présentant la construction du mythe du peuple juif au XIXe siècle pour en indiquer, dans son dernier chapitre, les prolongements politiques dans l'Etat d'Israël aujourd'hui, au terme d'un processus d'élaboration idéologique qui voit une communauté religieuse (les juifs, comme il y a des chrétiens et des musulmans) se transformer en "ethnie" (les Juifs, comme il y a des Slovènes ou des Arabes) puis en nationalité. C'est au démontage des présupposés historiques de cette idéologie qu'est consacré le livre.
L'Exil en constitue évidemment le point nodal, qui seul permet la suture entre le passé mythique extrait de la Bible et la diaspora. On a vu la réponse historique qu'y fait Shlomo Sand, qui y ajoute, dans des pages passionantes, des facteurs d'explication supplémentaires, en présentant la thématique de l'Exil comme une part essentielle de la pensée juive dès avant la destruction du Second Temple. C'est ce fond théologique disponible qui aurait informé par la suite la reconstitution mythique du passé juif. Autre noeud du problème : le prosélytisme. "Le judaïsme post-exilique ne se présente pas comme une religion prosélyte et conquérante", peut-on lire dans L'Atlas des religions du Monde (où j'ai trouvé de bien pires énormités). Shlomo Sand réfute cette thèse, en montrant que ce ne qu'est qu'avec le développement du christianisme que le judaïsme rabbinique, c'est-à-dire pharisien, parvint à entraîner progressivement le monde juif au repli sur soi dont surgirent entre autres les Talmuds.
Seul un historien israélien pouvait, sans doute, témoigner d'un tel recul à son objet.
Il est toujours jubilatoire de voir démolir des préjugés, mais Shlomo Sand emprunte certainement la méthode la plus élégante pour y parvenir, qui consiste à rappeler le temps où certaines évidences éternelles n'intéressaient personne. Ainsi, dans son excellent ouvrage sur le Kosovo (Kosovo, année zéro, réédité sous le titre Le piège du Kosovo), que je viens également d'achever, Jean-Arnault Dérens rappelle-t-il opportunément qu'avant 1878 les Serbes n'attachaient aucune importance particulière à cette région, et que ce n'est qu'à cette date, avec l'entrée de la dynastie des Obrenović dans l'alliance autrichienne qui interdit à la Serbie de s'étendre à l'ouest, que les regards se tournèrent vers le sud. Alors seulement, des idéologues jugèrent utile de réveiller les balades médiévales sur la bataille de Kosovo Polje, et de faire du Kosovo le nouveau "coeur" de l'âme serbe. Exactement de la même manière, Shlomo Sand montre qu'"au cours des deux premières décennies du XIXe siècle, l'image de soi des intellectuels juifs allemands... relevait essentiellement des domaines culturels et religieux", et que ce n'est pas avant 1853 que l'historien Graez allait chercher à donner au judaïsme un caractère ethnique unitaire et continu dans le temps. Plus tard, la définition du "peuple yiddish" (intéressante notion discrètement avancée par Sand) comme univers culturel ou comme partie du peuple juif "biologique" fut un enjeu idéologique majeur dans l'opposition entre le Bund et les sionistes.
Le plus passionnant dans son ouvrage, du moins pour moi qui connais mal ces questions, réside certainement dans les découvertes positives des historiens non conformistes dont Sand rapporte les travaux. L'écran
du mythe biblique étant dissipé, l'histoire des Hébreux et du Proche-Orient antique, puis celle des juifs d'Europe et d'Afrique, émerge comme un monde oublié, aussi ambigu et fuyant, aussi passionnant et dépaysant, que tout autre objet historique. L'histoire des juifs ainsi entendue est, somme toute, un champ d'investigation ignoré de l'historiographie. Ces Hébreux-là, qui ne descendent pas d'Abraham, ne sortent pas d'Egypte et développent, comme tout le monde, de petites royautés polythéistes quelques siècles avant notre ère, sont encore largement des inconnus. On peut dire la même chose des Khazars, sans parler des Falachas et des Berbères juifs à l'origine du monde sépharade.
Il est bon, bien sûr, que ce travail soit l'oeuvre d'un historien
israélien. Non seulement pour prévenir l'accusation d'antisémitisme, mais aussi pour souligner qu'il n'y a rien là qui remette en cause la présence des Juifs dans l'Etat d'Israël, mais seulement le contenu idéologique du sionisme. Il n'y a pas de Terre Promise, pour personne, les peuples vont, viennent, se battent, gagnent ou perdent, mais aucun ne peut se prévaloir de l'histoire pour justifier son pouvoir : voilà au moins une vérité politique que le livre de Shlomo Sand aura contribué à mettre en lumière.

lundi 20 octobre 2008

« À propos, qui était le Premier ministre russe lorsque Dostoïevski publia les Karamazov et qui étaient le grand chancelier d’Angleterre lorsque Hamlet fut joué pour la première fois ? Curieux qu’on ne se rappelle jamais le nom de personnes pourtant tellement plus importantes, n’est-ce pas, en leur temps, que Shakespeare ou Dostoïevski. » (Albert Cohen)

mardi 14 octobre 2008

Vous reprendrez bien un peu de droit constit' ?

L'an passé, avec les Seconde, quand on travaillait sur les institutions, on faisait des organigrammes. Ça tombait bien, j'adore ça. Là où vraiment je m'en donnais à coeur joie, c'était sur la Révolution, avec ces constitutions qui changent tout le temps. J'avais beau couper des têtes de temps en temps pour les distraire, les gamins, il faut bien dire, en général, ça ne les emballait pas. Mais une chose était sûre : sauf sous l'Ancien Régime, tous nos schémas reposaient toujours sur un grand rectangle, tout en bas, d'où partaient un grand nombre de flèches, et dans lequel on inscrivait : "le peuple".
En dépit de tout le mal que j'en ai dit dans
mon petit exercice de la dernière fois, la Cinquième République a ceci de bien qu'elle a été construite par des gens qui s'y connaissaient en organigrammes. On ne peut malheureusement pas en dire autant de l'Union européenne. Les ouistes n'ont pourtant pas épargné leurs efforts, en 2005, pour expliquer à la populace qu'en réalité tout était très simple et que si elle se donnait la peine de comprendre, elle voterait pour le traité les yeux fermés. Il faut croire que je suis trop con, mais je suis infoutu de résumer les institutions européennes dans un schéma qui ne soit ni en trois dimensions, ni outrageusement simplifié. En revanche, avec des phrases, ça vient mieux. Essayons donc.

Les directives et règlements de l'Union européenne, dont la force est supérieure à celle des lois nationales, sont pris à l'initiative exclusive de la Commission européenne, dont les commissaires sont nommés par les gouvernements des pays membres. Cependant, la Commission ne peut en prendre que l'initiative juridique, et non politique : elle agit toujours, en effet, selon les orientations fixées par le Conseil de l'Union européenne, qui regroupe en plusieurs collèges les ministres de l'Union, et qu'on appelle donc familièrement "Conseil des Ministres" (il y a ainsi le Conseil des ministres des Affaires étrangères, ou AG/RELEX ; des Finances, ou ECOFIN, etc.). C'est néanmoins la Commission qui prépare les lois et les soumet au vote du Conseil des Ministres et du Parlement européen. C'est ce travail de préparation qui est mal connu des citoyens, et où se décident pourtant les politiques menées, dont je répète que la transposition en droit national occupe les deux-tiers de l'activité législative en France.
Lorsque la Commission est parvenue à une avant-proposition, elle en diffuse le texte auprès des ambassadeurs des Etats membres auprès de l'Union, les représentants permanents, qui consultent leurs gouvernements. Ensuite, le texte est soumis à des groupes de travail spécialisés, réunissant des hauts fonctionnaires de chaque Etat, qui le discutent et l'amendent. La plupart du temps, ces groupes de travail parviennent à un accord, qui est ensuite entériné sans débat. Sinon, le texte est tranmis au Comité des représentants permanents (COREPER), qui résout la majorité des questions encore litigieuses, et ne laisse à débattre au Conseil des Ministres qu'un petit cinquième des propositions. Comme le montre un
article passionnant, le pouvoir de délibération du COREPER l'apparente à un organe supra-national bien plus qu'à un simple outil de négociation diplomatique. Chaque représentant permanent, en effet, dirige l'équipe de diplomates chargée de siéger dans les comités et groupes de travail où s'élaborent, se discutent, et parfois se votent les textes ; la composition de ces groupes étant concertée de manière que les représentants de chaque Etat soient de grade et d'attribution équivalents. Ensuite seulement, la proposition est transmise au Parlement et au Conseil des Ministres, qui la votent.
L'on remarque incidemment que, contrairement à la Constitution française :
- l'organe qui est à l'origine des lois (le Conseil des Ministres, composé des membres de gouvernements nationaux) n'est responsable que devant les parlements nationaux, ce qui est exactement comme si seul le Conseil régional d'Alsace (au hasard) avait le pouvoir de censurer Bockel (au hasard).
- les personnes qui élaborent les lois ne sont ni élues par le peuple, ni responsables devant les représentants du peuple. Car, dans l'Union, c'est la Commission qui est responsable devant le Parlement, évidemment pas le COREPER.
- des deux chambres qui votent la loi (Parlement et Conseil des Ministres), une seulement (le Parlement) est élue. De l'autre (le Conseil des Ministres), qui est également à l'origine des textes, on s'accorde à dire que "comme le Sénat des Etats-Unis, il représente les Etats" ; oui, mais aux Etats-Unis, les sénateurs sont élus.

... Arrivé ici, le lecteur, infiniment plus doué que moi, sera parvenu à assembler le mécano dans un organigramme à la fois simple et efficace, élégant pour tout dire. En comparaison des constitutions françaises, le rectangle représentant "le peuple" ne prend pas beaucoup de place. On peut le serrer dans un coin, c'est plus pratique. Comme il n'y a pas beaucoup de flèches qui en partent, ça ne gêne pas.Voilà pour le constat objectif, qui découle d'une simple observation, et d'une simple description, d'un mécanisme institutionnel. Ajoutons-y une note de sociologie. Là encore, je n'ai pas inventé le fil à couper le beurre.

Le processus de décision, dans les institutions européennes, n'est pas et ne peut pas être l'occasion d'un débat contradictoire. Lorsqu'ils siègent, les ministres et les hauts fonctionnaires qui représentent les Etats ne cherchent pas à faire prévaloir un point de vue particulier, ni a fortiori une option partisane. Si un vote intervient parfois pour départager des positions, toute décision exige une majorité qualifiée. On comprend bien pourquoi : l'activité législative de l'Union est en même temps une négociation internationale, dans laquelle aucune partie ne doit pouvoir se sentir contrainte ou frustrée. C'est bien légitime. Mais, par conséquent, au lieu de chercher à faire triompher un projet à la majorité des voix comme dans toutes les institutions démocratiques, celles de l'Union visent l'obtention d'un consensus. Au lieu de députés qui s'engueulent, l'Europe est faite par des hommes d'Etat ou des hauts fonctionnaires qui cherchent à se mettre d'accord. Tout commentaire d'obédience "noniste" à ce constat ne peut évidemment être le fait que de cerveaux déficients.

mercredi 8 octobre 2008

Comment perdre son après-midi


15h59 : Zut, ça remonte.
16h00 : Chic, ça rebaisse.
16h01 : Zut, ça remonte.
16h03 : Chic, ça rebaisse.
16h04 : Zut, ça remonte.
16h06 : Chic, ça rebaisse.
16h07 : Zut, ça remonte...
Ou comment se réjouir du malheur des riches.

mardi 7 octobre 2008

Y a-t-il un plan C ?

Grâce à Ludo, je prends enfin le moment de lire Le Plan B. Je peux dire que je n'ai pas été déçu. Ce journal est tout simplement ce qui existe de plus sensé, de plus intelligent et de plus juste dans la presse actuelle. Presse française s'entend ; et j'aimerais beaucoup savoir ce qui existe de comparable en italien, en espagnol, en portugais, et en anglais.
Le plus remarquable, évidemment, c'est le langage. L'emploi massif de l'ironie décourage à l'avance non seulement toute poursuite, mais même toute réplique, comme y étaient également parvenus Eric Naulleau et Pierre Jourde dans Petit déjeuner chez Tyrannie. Ainsi les cibles du journal n'ont-elles d'autre ressource que de feindre le silence méprisant, quand elles sont surtout empêchées de parler par le fait d'avoir le nez plongé dans leur caca.
Car une autre caractéristique du Plan B est le recours général à l'attaque personnelle. Or, comme disait à peu près Marx, "la pensée argumente ad hominem lorsqu'elle devient radicale. Être radical, c'est saisir les choses à leur racine. Or, pour l'homme la racine, c'est l'homme lui-même." Salubre méthode. La tradition libérale de notre pays tend trop souvent à faire passer de profondes oppositions pour un simple débat d'idées. Mais, au fond, je me fous bien que Lagardère soit "libéral" ou trotskyste, ou néo-nazi ; ce qui me dérange, c'est qu'il me vole. Et d'autre part, comme le prouve Le Plan B, dans la critique des médias bien des choses s'expliquent tout naturellement lorsqu'on considère combien quelqu'un est payé, et par qui.

jeudi 2 octobre 2008

Tiens, voilà du Bodein

Eh bien voilà, c'est fini. En raison des "risques énormes de récidive", Pierre Bodein a été définitivement condamné à la peine la plus sévère du système pénal français, la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de trente ans. L'opinion commune veut qu'il est très mal de tuer et de violer des gens, a fortiori des enfants ; et je partage cette opinion. Mais, puisque ce procès à tiroirs a été l'occasion pour les Français "de l'intérieur" d'entendre, sans doute pour la première fois, parler des Yéniches, je voudrais en profiter pour en toucher un mot. Pierre Bodein est yéniche, et savoir ce que sont les Yéniches me semble indispensable à la compréhension de cette affaire.
Pour résumer, il s'agit de populations semi-nomades, entretenant avec les Gitans (on dit plutôt Ziginer) des relations de voisinage dues à la proximité de leurs modes de vie, mais s'en écartant totalement par la langue, l'origine et, disons-le, le niveau social, car à côté des Yéniches les Gitans les plus pouilleux sont des princes. Les Yéniches, qui parlent un patois rhénan particulièrement pauvre, sont probablement les descendants de soldats débandés de la guerre de Trente Ans restés trop longtemps en vadrouille, et devenus de moins en moins brigands et de plus en plus clochards, ne s'intégrant que très progressivement à la population sédentaire. En français, les Alsaciens les appellent "Vanniers", car ils ont entendu dire que c'est comme ça qu'on appelait les nomades qui ne sont pas des Gitans. Mais je ne sache pas qu'ils fassent tellement de vannerie.
Il y a dix ans tout rond, le journal que j'avais fondé dans mon lycée publiait un petit reportage sur un fait divers non moins sordide que l'affaire Bodein, à propos de Yéniches de la région de Barr. Certaines personnes citées ont depuis été mêlées à l'enquête sur le meurtre de la petite Jeanne-Marie. Cela importe peu. Je ne rappelle cette vieille histoire que pour montrer comment naissent, grandissent, vivent et meurent les Yéniches. La famille dont il est question, après des années passées dans la forêt à côté de leur mobylette et de leur remorque sous des bâches en plastique, avait réussi grâce à de braves gens à s'installer dans une maison de village inoccupée. Deux ans plus tard, ils doivent déguerpir, mais ce n'est pas trop grave : le village d'à côté dispose d'une gare désaffectée à peu près salubre où le préfet ordonne leur relogement. C'était compter sans l'opposition du conseil municipal, qui manque de crever en masse à l'idée de l'arrivée de ces traîne-savates. Un autre maire sollicité refuse de se risquer à ce "suicide politique". De délais en hésitations, de plaintes en menaces, et l'hiver approchant, on les case dans des baraques de chantier sans électricité, où ils se chauffent au bois. L'hiver suivant, alors que la situation semble enfin se dénouer, la mairie du bled (et puis schissdreck, disons son nom : Gertwiller, 32 % pour le FN aux législatives de 1997), sans attendre le permis de démolir, fait raser l'ancienne gare. L'enquête traîne puis, sur leur terrain boueux, un enfant de la famille âgé de 2 ans se noie dans un trou d'eau. J'ai appris la suite dans un article de l'Huma consacré à l'affaire Bodein. C'est du lourd.
Et quant à Bodein, que chacun en tire ses propres conclusions.

(En période électorale, l'affiche ci-dessus est omniprésente dans les villages de certaines régions de l'Alsace. Personne ne s'est jamais trompé sur la connotation du "foulard" représenté.)